Trois hommes qui marchent par Alberto Giacometti © Eugénie Rousak

Ces hommes qui marchent

par Eugénie Rousak

 

De Rodin à Giacometti, Fondation Gianadda © Eugénie Rousak

L’un a fortement marqué le XIXe en ouvrant la voie à la modernité, l’autre a créé durant le XXe s’essayant dans différents styles, mais revenant finalement à la figuration. L’un est un fanatique du corps humain massif et sensuel, l’autre a imaginé des personnages effilés semblables à des dessins. De premier abord, tout semble opposer Auguste Rodin et Alberto Giacometti hormis peut-être le métier de sculpteur qu’ils ont tous deux exercé.

Cela dit, dans une confrontation directe entre les œuvres de ces deux artistes des parallèles, résonnances et analogies se créent. C’est justement cette juxtaposition qui était à l’origine de la réflexion de Catherine Chevillot directrice du Musée Rodin et de Catherine Grenier de la Fondation Giacometti, récemment présentée à la Fondation Gianadda sous forme d’exposition « Rodin-Giacometti ».

Histoire d’une rencontre irréelle

En théorie, une rencontre entre les deux artistes aurait pu être possible, puisque Rodin disparaît en 1917, alors que Giacometti voit le jour en 1901, mais ce dernier n’arrive à Paris que cinq ans après la mort du grand sculpteur. Par contre des échanges virtuels, eux, ont bien eu lieu, que cela soit par l’intermédiaire d’Antoine Bourdelle, assistant de l’un puis enseignant de l’autre, à travers les ouvrages griffonnés par Giacometti ou durant les évènements d’inauguration des œuvres de Rodin auxquels ce dernier participe. L’artiste suisse analyse les pièces du sculpteur emblématique et se passionne par le travail du maître.

Deux bustes, deux styles, Fondation Gianadda © Eugénie Rousak

Croisement des styles opposés

Des points d’ancrage et des échos existent entre les deux hommes, à commencer par la manière dont ils ont abordé la matière. Notamment visible sur le bronze, Rodin n’hésite pas à laisser les marques de ses doigts sur les œuvres. En se rapprochant de très près, les empreintes digitales du maître présentes sur le moule se distinguent sur le métal. Le principe de modelé est également très exploité par Giacometti, qui l’utilise pour marquer les physionomies de ses personnages. Que cela soit par l’allongement irréel du visage, la taille grotesque du nez ou encore l’accentuation des globes oculaires, les bustes de l’artiste helvétique dégagent une énergie particulière, qui attire et hypnotise les spectateurs. Plus réalistes bien entendu, les expressions de Rodin ne suscitent pourtant pas moins d’émotions. Il suffit de se rappeler du regard aussi perçant que mélancolique de Victor Hugo ! D’ailleurs, pour réaliser cette œuvre, l’artiste avait multiplié les études, produisant ainsi de longues séries du même personnage avant de se rapprocher du résultat recherché. La répétition faisait également partie du processus créatif de Giacometti, qui retravaillait encore et encore ses objets, ne comptant plus les heures passées sur son tabouret. D’ailleurs les deux artistes se sont successivement intéressés à la figure de « L’homme qui marche ». En 1907 pour Rodin et près d’un demi-siècle plus tard pour Giacometti. Les styles sont certes incomparables, mais la ressemblance dans l’inclinaison élancée vers l’avenir, les pas déterminés et le dynamisme de ces deux marcheurs iconiques sont flagrants. Surtout mis en relief.

 

Trois hommes qui marchent par Alberto Giacometti © Eugénie Rousak

Parfois plusieurs personnages se retrouvaient associés dans une composition commune. S’ils étaient souvent analogues chez Giacometti, ne se distinguant que par leur taille, le sculpteur français privilégiait l’autonomie de ses héros, tout en travaillant sur les émotions de l’ensmeble du groupe. Il est impossible d’expliquer ce parallèle des formations sans mentionner les « Trois hommes qui marchent » et les « Trois ombres ». Chacune des œuvres présente trois figures ressemblantes – les âmes de trois damnés athlétiques pour Rodin et les silhouettes longilignes et filiformes pour Giacometti – mais orientées différemment.

Cette comparaison des deux maîtres ne serait pas aboutie sans la mention de socle, ce présentoir travaillé sur lequel les sculpteures reposent. Pour Rodin, aussi bien que pour Giacometti, la base fait partie intégrante de l’œuvre. Bien plus qu’une plaquette qui crée une distance avec le public, le socle est une continuité de la sculpture, qui joue avec la composition, pouvant même la dominer en taille et en stature.

Appartenant à des époques et styles différents, les travaux d’Auguste Rodin et Alberto Giacometti dévoilent pourtant quelques caractéristiques communes, accentuées dans une juxtaposition de leurs œuvres.

Rédigé par Eugénie Rousak

Les expressions du visage par Alberto Giacometti © Eugénie Rousak

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